Nîmes palimpseste (par Serge Velay)

A la mémoire de Jean-François Jallet

 

La moiteur sucrée des chambres retirées où, dans un clair-obscur de sacristie, les enfants sages caressent des rêves extravagants – les grondements sourds de manœuvres, les remuements de ferraille, si lourds de menace et d’égarement, lorsque la nuit débrouille l’écheveau de ses rails – le cri du dormeur qui dévisse en découvrant l’abîme qu’il doit franchir – l’aimable brusquerie des phrases en bouton, qui auront toujours pour moi le charme insolent des apparitions matinales, le pouvoir d’injonction des trois coups annonçant le lever du rideau – les volets que l’on ouvre sur les bonnes surprises du matin, sur le premier soleil empanaché de douceur et de démesure, sur les beautés prêtées qui nous seront reprises – ces lâchers d’ombres furtives, ces explosions silencieuses de senteurs de thym et de résineux, ces frissons d’aise à l’encolure des collines fécondes, quand le jour sort de son étui pour livrer aux lois du soleil les royautés végétales – la parade gracieuse des couleurs sur la Maison Carrée – les colères, les rages secrètes, attisées par les sautes de vent – le never more des portes claquantes comme les feux de salve qu’on tire, au point du jour, sur l’ombre timide de l’espérance – le bourdonnement uni et moelleux de la foule des chalands, tel un chant modeste à la gloire du présent, qui s’accorde si bien avec la sobre éloquence des étaliers et l’allure tranquille des boulangers qui vont dormir – la ronde inquiète des chiens, rameutés sur les places désertes par les sirènes d’alerte et par l’haleine rauque de bûcher – ce silence d’aube lourde, qui tire le flâneur somnambulique de sa rêverie et rappelle l’ombre mauvaise des cavaleries de supplice et les fantômes interloqués des guillotinés sur l’esplanade d’infamie – ce gazouillement d’eau vive que l’oreille élit parmi les signes tendres de la vie en sourdine, primesautier, entraînant comme une ouverture à danser, dont l’allégresse communicative accuse la solennité des cités illustres et encalminées – dans le fracas des marteaux et les roulements de tôle, la Tour Magne étêtée, ébranchée, colossale, impassible sous les assauts de l’horizon désarrimé – entre le défilé des officiants chamarrés d’or et les sonneries de trompettes, ce hiatus lesté de plus de gravité, électrisé par plus d’excitation contenue que le moment si émouvant qui prélude à la levée du chef d’orchestre, ce silence à couper le souffle, qui porte à son comble l’impatience des belles dames et des équarisseurs – dans les hauts-fonds des miroirs magnétiques, cap sur les apothéoses de bleu, le cortège des nuages laiteux, nonchalant comme un train de bateaux – le calme intense des choses muettes qui attendent, des puissances assoupies qui nous veulent, derrière le cordon de cyprès en froc noir, acérés, menaçants comme des chevaux-de-frise – au confluent du canal et des corridors de marbre, l’alchimie mélancolique et compliquée des heures déclinantes qui poudrent les façades d’un rose de fleur fanée, nouent des traines de lumière aux cariatides livides et échevelées, plongent les réduits ombragés donnant sur les cours, dans un vert tendre de clairière sous-marine – l’ivresse légère, la griserie passagère, provoquées par l’exubérance de la lumière, l’odeur d’herbe coupée et le balancement indolent des pins hirsutes et dorés – la majesté sidérante des grands ciels lessivés et pavoisés d’azur, à l’aplomb des temples hypostyles, enguirlandés de pluie – dans le demi-jour des allées décorées d’effigies de légende, la volte-face, la débâcle soudaine des mirages de bronze hélés par un écho de fête foraine, désolé, lancinant comme la percussion menue, le battement lointain des tambours de retraite – tout au bout du chemin de plaisir, les terrasses et le banc familier, la ville palimpseste dans la roue du regard, le monde qu’on prendra avec soi, dans le temps pur de la découverte – je n’ignore pas que ces notes laconiques, ces aperçus contrastés, vont à l’encontre des croyances et du goût dominant d’une époque qui, sous prétexte que tout serait bouché et scellé, aura blasé la sensibilité et travesti l’émotion, mais peu m’importent les juges, leurs procès en lyrisme ou en utopie et les attendus de leurs jugements, je n’abjurerai rien, ni l’ivresse ni sa théorie, car, en gardien scrupuleux des préséances – l’inattendu plutôt que le banal, l’étonnant plutôt que l’ordinaire, l’invisible avant le visible, les beautés devant la mort -, en honnête compagnon, rivé à ma forge d’images, le front sévère sous la dictée, à défaut de percer le mystère des affinités et des enchaînements entre le passé et le futur, tel un joueur fébrile et entêté, il me suffit bien d’enchâsser dans mes phrases des perles de temps volées à la mécanique féroce des horloges, pour réfuter les preuves du perdu et rebattre les cartes de mes odes perplexes.

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