Harmonie de Taxco

Relation

 

Regardez cette pierre, commença Ignacio,

 

ville à flanc de montagne,

ville à gravir

 

en ce jour d´hiver

(le lumineux hiver mexicain !)

 

après les chaudes journées

passées à Cuernavaca

(promenades à l´ombre des manguiers

dans le splendide jardin Borda)

 

lorsqu´on arrive à Taxco

on ne voit que ces rues à gravir

avec encore dans la tête

l´ocre et l´orange de la sierra

 

de la gare routière,

des Coccinelles vertes ne cessent de partir

en faisant vrombir leurs vieux moteurs,

à l´assaut de la longue pente

(hormis le va-et-vient de ces bolides,

la ville est calme)

 

José de la Borda,

originaire des Pyrénées,

qui vint ici bâtir l´église Santa Prisca

 

femmes indiennes assises sur la chaussée

vendant des Christ en bois noir

 

tout se mêle lors de la montée

de la calle de Juan Ruiz de Alarcon

où un officier de la policia turistica

devant la Casa Humboldt

nous donne quelques renseignements

sur le passage du savant dans la région

 

(en vérité il n´aurait passé ici qu´une nuit)

 

femmes indiennes assises sur la chaussée

silencieuses, quelques gamins chahutant devant elles

 

l´ocre et l´orange de la sierra

 

Christ noirs posés sur le sol

crucifiés à l´horizontale

 

la voix d´Ignacio

qui au retour nous dit

tenant un morceau de quartz dans la main :

 

la formation d´un cristal

dépend d´un certain jeu d´atomes

 

à Real de Minas, devant la paroi rocheuse,

un homme nous explique doctement :

 

des six mines de la ville,

on a extrait ces blocs d´améthyste,

de pyrite, d´obsidiane et de quartz

 

(lumière des lampes qui fait briller les minéraux)

 

la culture minière remonte au 16ème siècle, à l´époque de Cortès,

en quelques décennies Taxco devint un des centres miniers

les plus importants de la Nouvelle-Espagne

 

il suffit de descendre un escalier

et l´on se retrouve dans une venelle

pleine d´une population affairée

autour de fruits et légumes surprenants

 

l´obsidiane serait pareille

à l´opacité de l´esprit

et je vois dans le quartz une blancheur

rappelant la clarté poétique

 

selon les combinaisons et les charges électriques

de chaque atome un équilibre peut être atteint

 

ou encore

 

toute formation minérale

dépend d´un certain agencement d´atomes

plus ou moins chargés d´électricité

et quand l´équilibre se fait

alors apparaît le minéral

 

le minéral qui serait en quelque sorte

comme un ciel totalement statique

comme l´eau des fleuves arrêtée

comme une écriture figée

 

abolition du temps

donc du réel

 

comme cette église Santa Prisca

que vint bâtir Borda

et dont je regarde à l´intérieur

les lourds ornements baroques

 

(période encore minérale de l´art ?)

 

dehors sur la place

à l´entrée d´un restaurant

il est écrit « Ici on parle alsacien »

 

on vient de loin jusqu´à Taxco

pour bâtir qui un église

qui un restaurant

 

et malgré tout il semble

que toujours l´esprit se dirige

vers le statique, le sol ferme

sur lequel tenir debout

 

art et religion

art ou religion

 

alors apparaît le minéral

comme ce quartz dont les cristaux

à la structure hexagonale

sont le résultat d´une suite de combinaisons

invariables et répertoriées

 

lumière des maisons

comme les marches d´un escalier

oranges et jaunes

puis prenant peu à peu

la couleur ocre de la terre environnante

 

d´une direction à l´autre

du couchant au levant

les couleurs s´échangent et se mêlent

celles des visages brunis

et des fruits inconnus,

celles des pierres des églises

et des terrasses fleuries

 

les formes se dessinent malgré tout

dans ce mélange progressif des couleurs

 

l´architecture de la ville

épouse peu à peu le chaos de la terre

 

crépuscule où commence le jour

crépuscule où surgit la vérité du jour

 

le plus ou moins d´énergie se combine

et l´équilibre se fait

le cristal est le résultat d´une neutralisation des forces

– un corps mort

 

un corps mort

qui ne ressemble en rien

à ce paysage, à ces métamorphoses

séculaires et quotidiennes

 

les constructions humaines restant toujours

plongées dans les harmoniques terrestres

de l´immense sierra autour de Taxco. 

 

 Harmonie de Taxco a été d’abord publié dans la revue Goéland (numéro 2, 2004), puis repris dans un ensemble intitulé Cycle de Mitla dans la revue Fario (numéro 5, 2007)

Advertisements

One thought on “Harmonie de Taxco

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s