#WebAssoAuteurs Antoine Brea, Ce qui se dit sous terre

VIVRE LE TAP-TAP

Dans le cadre de la web-dissémination de poésie contemporaine, j’accueille un poème d’Antoine Brea, Ce qui se dit sous terre, suivi d’un tweet-entretien. Lire aussi sa traduction en cours de Perceval ou le Conte du Graal de Chrétien de Troyes. Photographie de Jordi Cohen. 

———————————

1. Préambule

selon les membres d’Amnesty International qui tentent là-haut de retrouver un emploi

selon les renseignements puisés dans le cadre de viols

selon les membres d’un clan harcelés, battus et dépossédés de leur personne

diverses sources ont identifié que

selon les informations obtenues

selon ce qui se dit sous terre

la guerre

la guerre en général

la disparition d’un grand nombre de vies au combat

les missiles tirés sur la vie depuis des appareils de type Antonov

les raids contre des positions civiles

le poudroiement de nos belles armes israéliennes

le destin qui a sifflé dru au-dessus de nos têtes

la guerre partout autour

l’inversion du sens du sang dans les veines survenu à ma mort

la longue liste de viols commis contre les femmes des membres d’Amnesty International

la collection de nos horreurs accrochées aux ceintures

le grand traumatisme lié aux combats

le récit ébahi de nos exploits qu’a fait la diaspora à l’extérieur

les os qui sortent ici du sol pour nous faire trébucher encore

la mort qui nous a frappés tous – bêtes et hommes – dans un même feu bruissant

le souvenir des esprits à cheval venus du ciel pour brûler nos cheveux et empoisonner nos puits

sont à l’origine des

grands bouleversements

qui nous ont emmenés ici

2. les Ka Kaxsanayaal

nous voilà donc sous terre

une chose est d’être invisible, une autre d’avoir un passé

un des bouleversements les plus flagrants est la nouvelle répartition des clans

de fait, notre société est divisée en clans

fondés sur des critères

liés à certaines associations

les clans découpent les frontières selon des critères parfois inattendus

les esprits s’assurent que chaque clan s’adonne à des activités nettement discriminées

les esprits surveillent en particulier la gestion des clans réservés aux fonctions avilissantes

les clans “marginaux” (waabal) exercent les fonctions avilissantes

on les désigne comme “minorités”, terme pris dans toutes ses significations

ce sont surtout les Ka Kaxsanayaal (terme générique)

à divers titres et à divers niveaux, ce clan a un passé

pendant la guerre, nombreux sont les Ka Kaxsanayaal qui ont cherché refuge hors des frontières

on les a donc placés ici dans un enclos

que gardent les esprits comme une parcelle de terre précieuse de Tanzanie

la voix du troupeau des Ka Kaxsanayaal s’élève la nuit car ils ne peuvent en rester là

la voix du troupeau des Ka Kaxsanayaal hurle le jour et nous tient en éveil

leurs gardiens usent de cordes et de brimades à leur encontre mais ils ne se peuvent taire

il est temps leur crie-t-on d’avoir une approche plus globale des phénomènes !

les Ka Kaxsanayaal ne vouent aucune reconnaissance à l’organisation soigneuse de leur gestion

les Ka Kaxsanayaal ont la langue perpétuellement sur le feu

quand ils ont peur ils se secouent et leurs dents chutent et leurs tatouages saignent

la pulpe des beaux fruits de leurs dents désoiffe les montures des esprits qui les font éclater sous leurs sabots

lorsque toutes ses dents ont été écrasées et bues un Ka Kaxsanayaal est sellé et ferré par un esprit qui lui offre une nouvelle vie de monture

le plus dur est que les ongles se cornent assez pour se transmuer en sabots

le plus dur est de sentir toujours le poids de l’enfer sur tes reins

3. nez de cuir

les clans marginaux (waabal) constituent un pôle

les waabal se distinguent

je les désignerai

les clans marginaux ou

éparpillés sur tout le territoire

au nord, les Qidgiin, les Kumaal, les Yilbiyr

au sud, le vocabulaire est plus riche

les Qidgiin, dont le nom pourrait être une déformation

signifiant : “auquel la peau est assouplie”

les Qidgiin sont tirés à l’arc et endormis

les esprits utilisent des flèches enduites de pur sommeil

avec la peau du Qidgiin les esprits développent des tambours pour eux, des selles et des filets pour leurs montures

les restes de Qidgiin sont chassés par le vent puis récoltés par les membres d’autres clans

avec les dents on fait : hameçons, pointes, couteaux, houes

avec les poils et les cheveux on fait la paille dans quoi on couche

on mélange à la terre pour du torchis

avec la pierre des yeux qui luit on fait :

bijoux, couronnes, orfèvrerie

les Qidgiin, éparpillés au nord

les esprits les laissent évoluer en liberté comme des émeus

lorsque le Qidgiin n’a pas la tête empêtrée dans ses voiles

il récite des Coran en courant en plein air

il invoque des mystères pour s’empêcher d’être endormi

pour s’empêcher la peau de faire, tendue, une jolie musique

lorsqu’ils découvrent les restes d’un Qidgiin abandonnés

les autres clans prélèvent la peau du nez

si les esprits n’ont pas déjà épuisé son visage

avec les peaux de nez les membres d’autres clans façonnent des masques

ces “nez de cuir” (jaxaas) protègent dit-on leurs porteurs comme des amulettes

les porteurs de jaxaas sont craints ici comme des généraux abyssins

 

4. les Hamaad Zuur

non tu

les choses ne sont pas comme ça

l’ordre des choses

au sein de notre société

comme le positionnement des étoiles

la tradition justifie l’existence des clans

une faute

par exemple le statut particulier des waabal

amplement décrit dans la littérature

la tradition

une faute sur terre

lorsqu’un campement s’établit

en aval du campement

par rapport à la rivière

ou au-delà par rapport

aux vents dominants

les groupes de familles marginales se mettent à l’écart

(et en effet en cas d’attaque des esprits

si le vent mêlait nos odeurs)

les waabal

ils ne mangent pas avec nous

leur littérature extrêmement méprisée

une littérature versifiée

ce qu’ils consomment

au nord

une littérature dite mamuni (que l’on peut rendre par “petite poésie”)

tout contact avec eux se limite

on les consulte la nuit si les vents dominants

si les trois lunes du ciel s’annulent par leur rencontre

on les consulte la nuit au coin du feu en tirant son voile près des yeux

ils ne sont pas obligés de t’adresser la parole

tu marches sur la pointe

tu mouilles tes os dans la rivière

quand elles veulent bien leurs femmes nous disent de fausses vérités

qu’elles lisent dans nos urines emmenées par le courant

ils ne mangent pas

ne crient pas

ne chient pas

parfois ils nous récitent

nous nous bouchons les oreilles

nous savons bien que nous ne pouvons croire

nous savons bien que nous ne pouvons plus mourir

+

les waadod eux sont détenteurs des points d’eau

chargés d’intervenir comme médiateurs

d’une part entre Allah qui règne ici et les guerriers

d’autre part entre les ombres des guerriers et les guerriers eux-mêmes

au cours de la guerre civile là-haut

les Hamaad Zuur se sont armés, ils ont financé leurs propres milices

ces milices se sont appelées Uuktaba Xoor (“Ceux qui jettent le Livre Saint”)

ou Uukhuro Moog (“Ceux qui ignorent le Paradis”)

et Dieu leur a donné raison

dans le nord ces guerriers

les Hamaad Zuur

un groupe particulier

ils pleurent de vivre séparés de leurs ombres

des ombres qui se glissent, qui les agressent en plein jour

en plein soleil

des ombres entrées en guerre, formées en bataillons

recrutées sous le sceau du Livre

elles se sont bien intégrées à ceux qui les ignorent

elles se sont bien intégrées aux esprits

qui les utilisent aux dates marquées dans le ciel

pour sentir et déceler un point d’eau waadod d’où puisse se faire une médiation

pour que l’ombre d’un Hamaad Zuur se raccroche à son enveloppe

que la lumière gonfle à nouveau le cou de l’ancien porteur

pour que l’ombre d’un couteau dans l’ombre d’une main

sacrifie sur ce cou au rite du mouton

5. sur le cours du ‘Urubba

en remontant vers le sud

sur le cours du ‘Urubba depuis l’embouchure

on rencontre les Ruur Gul (“Ceux-les-morts-des-forêts”), appelés aussi

Goshè WèGoshè ou encore

Mashinggoli (“Torses hantés”)

puis les Oti

enfin les Ahaad ‘Awayin (“Non-vivants-des-marécages”)

ou Tiyn Zoor (“Cheveux-pleins-de-lentes”)

qui forment des clans cousins

tous désignés sous le terme Ruur Uu ‘Rr (terme générique)

de fait ils ont été infestés

ils ont fait prévaloir le plus grand nombre de morts

dans la zone fluviale

envahie par les mouches tsé-tsé et les moustiques

(où les esprits par conséquent s’abstiennent)

+

l’économie du territoire

la moitié sud du territoire

l’économie repose

l’agriculture

en l’occurrence l’élevage

de bétail bété

de fait les Ruur Uu ‘Rr possèdent

directement ou par l’intermédiaire

lorsque les nobles Ruur Uu ‘Rr pratiquent l’agriculture

dans la région inter-riveraine

où les horizons vagues

les zones marécageuses

là où les Bété sont les plus nombreux

d’immenses communautés bété

de souche ancienne

une littérature précieuse

esclaves à présent

bêtes d’élevage

pour le trait et le lait

de loin les esprits regardent

+

“le Bété

il n’a pas d’origine

il n’a pas d’origine

il n’a pas le même sens, donc

il n’a pas d’origine

pas les mêmes personnes

on ne peut dessiner de frontières précises à sa personnalité

il doit être interprété comme

on peut dire qu’il renvoie au Multiple

mangeable, donc”

ainsi parle le

+

“Bété

la corne tendre

sous ton pied

ta chair est douce

comme le

fruit du Maraa

le fruit des

îles Originaires”

ainsi parle le

Ruur Uu ‘Rr

s’il se délecte

6. bémol

les paragraphes précédents

j’apporterai un bémol

j’ai rencontré au cours de mes missions

au cours du Voyage

j’ai glissé mes pas partout où

coulent les ruisseaux de la chair et de la cervelle

dans les cervelles où personne n’y voit rien

plus précisément à Ofgaaye

il me fut donné de voir par exemple

un homme

le coeur amoureux

son coeur battant comme une enclume dans sa poitrine

les parents de la jeune fille ne pouvaient faire aucune objection

il fut mené à la guerre

il y eut des crimes horribles

le souvenir de sa promise lui ravissait la peur de la chemise

un Djebril Kad captura l’homme

l’entraîna sous sa tente comme du butin

il lui donna des linges fins, de précieux scapulaires à passer

il en fit son garçon de bain, serviteur de prédilection

l’homme ne dit rien

suspendit les bijoux à son nombril

il dispensait les bains comme voulait le Djebril, il lui faisait la barbe, lui raclait les talons

il le vêtait et l’apprêtait, l’aidant matin et soir à franchir sans dommage l’eau des miroirs

le soir, il couchait au bas de la natte du maître

un souffle tiède lui venait dans le cou

le Djebril Kad, du fin bout du couteau de ses baisers, lui ôtait ses bijoux et lui rentrait dans l’âme

il ne dit rien

devint le garçon-sous-le-voile qu’on attendait

l’amour se secoua de lui comme un vêtement

+

quand le vent murmura aucunes nouvelles de son homme-coeur à son oreille

la jeune fille arracha tout de suite la vie qui fanait en elle-même

elle accrocha sa plus grosse veine à un fuseau et elle

jeta son coeur aux chats qui le dévidèrent comme une bobine

ici elle fut directement intégrée aux esprits

incorporée par Allah à son armée de derviches

le souvenir de son amour lui passe maintenant comme un nuage

quand le sabot de sa monture écrase une scolopendre ou un scorpion

elle se rappelle les deux mains comme des mites qui, vivante, s’étaient apposées sur ses yeux

elle est l’esprit intransigeant d’Allah que rien n’arrête

elle joue quelquefois à pincer nos nerfs

détachant dans le ciel des notes claires

comme celles que l’oiseau perce

lorsque le chat d’un coup de dents en défait l’organisation

elle donne à croire à des Bété qu’ils sont émancipés

qu’une mutation de la société est en cours

elle exhorte les waabal de tous bords avec des cris et s’essaie à l’éducation des masses en propageant des slogans

par l’intermédiaire de chants ou de poèmes comme par exemple :

“keeni waa ugaash ! / keeni waa addoof ! / waa inaani ‘ulloownaany !” (“celui-ci est roi noble ! / celui-là est esclave ! / nous ne devons plus raisonner comme cela !”)

de nouvelles lois sont promulguées

des marginaux deviennent célèbres

l’ordre établi temporairement s’inverse

la poésie s’échappe des selles sous

lesquelles nos malheurs galopent

les esprits s’interrogent

+

quant à l’homme

l’amoureux

Allah hésita un instant puis

le fit

ombre de sa fiancée

ombre qui doit courir vite

car jamais elle ne s’arrête

7. BBC

la tourmente de la guerre

la guerre depuis

en tant qu’effort économique

la guerre n’a épargné personne

après avoir ravagé

elle est l’aboutissement d’une série de conflits

armés dans lesquels

différents clans

dans sa phase la plus violente

la guerre

+

la guerre civile

mais je m’égare

j’aurais pu en parler

la BBC a programmé, en juin-juillet 1998, une série d’émissions

la tourmente de la guerre

le démantèlement de l’Etat et des infrastructures

le pillage systématique de toutes les richesses

sous la forme de l’opération Restore Hope

+

j’ai moi-même

j’ai personnellement

avatars et péripéties restent le lot d’une population

qui grossissent les rangs des milices

cavaliers voilés armés de fusils automatiques

des documents officiels prouvent ton ascendance ou apportent la mort

ce phénomène encouragé par des débats et conférences

enregistrés en vidéo et diffusés

les demandes de visa d’émigration affluent

il a fallu faire un choix

devant la multitude

+

dans les camps

camp, la confrontation avec ton univers si différent

où les métis originaires du Boulouf ou de Swailéh Ngééré,

les réfugiés du Brovo ou de Saint-Arnault-et-Himiiti

et les pêcheurs bunja

de Jomvu… et les Walid… dans le camp du Marafa

dans le camp de Dahaab, une poignée à peine

des jeunes excités du

chiens militants du Daadir Youth Party

ou de la Moki’ Organization

à la conquête du pouvoir

si on ne les avait pas

on les

qui sait ce qu’ils

+

quelquefois, ici, quand le vent souffle, que les esprits sont à distance

il peut arriver que l’on se repose

les pieds calcinés

la peau qui se décolle

comme du papier peint là où les plaies

les dents qui font craquer le sable entre les dents

la nuit, la mort entre tes deux oreilles

cuit

au four de l’enfer

on se repose, on brûle

la mort est paisible

soudain

un cri résonne partout dans les falaises

amplifié par des hauts-parleurs

“quursiqu qaal amahg laayehey !” (“au moins sommes-nous sûrs de ne plus mourir !”)

8. Oscarr Neuymann

toute l’histoire des clans

tout cet empire d’ombres et de clartés

apparaît pour l’instant d’une

clarté rythmée par cet écheveau

par le fil des traditions

croyances et mythes en constituent l’anamnèse

toute l’histoire de cet écheveau complexe compromise

impossible de démêler

toute l’histoire de nos divisions

à la lueur d’une

davantage de ténèbres que de ténèbres

fenêtres noires

miroirs bouchés

ténèbres qui séparent

comme la main du Seigneur écarte

tout l’histoire résumée

dans le miracle d’un événement

d’une campagne lancée contre l’empire de Dieu et ses esprits par le Gaucher

la résurrection rythmée par cet écheveau

la résurrection apparaît rythmée par ce cancer de Dieu qu’on appelle le Gaucher

en bas on envisage

on se cache le visage

les esprits parlent d’eschatologie

en bas les hurlements

la résurrection apparaît pour l’instant compromise

+

l’écriture descend dans les lieux du souvenir

l’écriture des noms des personnages des lieux

de nombreuses variations selon les poèmes

au début du début du souvenir

un explorateur du nom d’Oscarr Neuymann

accompagné par des guides wallafites

il aurait passé en enfer

et serait retourné à la surface

les poumons noircis d’avoir levé une partie du mystère

l’explorateur Neuymann guidé par ses Wallafites

mais il serait retourné sur la terre

c’est ce que retient le poème

toutefois

de hâtives études linguistiques réalisées ultérieurement ont

permis de lever une partie du mystère

selon le poème au début du début Allah

Allah a prévu de descendre dans nos poumons

dans nos souvenirs à travers l’écriture (nòueyîmaân)

Allah a créé des vaisseaux des

organes de conduction (nüuymahanâ) pour

descendre les âmes vides dans l’eau qui boit au poumon du souvenir

“Noôehmaajn” est un des noms permis des lieux d’où Allah s’est levé

un nom donné par Allah aux lieux du corps par où l’on descend

une partie du mystère est

des vaisseaux de sang qui s’avancent dans tes organes pour te descendre aux lieux psychiques d’où personne ne retourne

aucun explorateur n’a pu jamais

des âmes sanguines n’auraient pu retourner aux sources des eaux du corps

personne n’a jamais laissé d’écritures avec son sang à la surface

+

l’explorateur du poème Oscarr Neuymann

accompagné de ses Wallafites après

après avoir longé sur des centaines de kilomètres

la brume des monts Kulu’ Mburuu

pour entrer progressivement en

le territoire des Zumbul’ Uur

sur ma droite les

la brume des monts

Oscarr Neuymann et ses Wallafites

piquèrent droit sur un paysage lunaire

dont l’infini n’est rompu de loin en loin que

la silhouette aigre d’un acacia

ou l’ossature de deux chameaux qui ondoient dans la fournaise

les êtres qui habitent ces solitudes

êtres qui parlent la langue

Neuymann et ses hommes suivent au loin le vol de centaines de

un paysage lunaire

des roches basaltiques

derrière eux, sur des centaines de kilomètres, le long ruban des monts Kulu’ Mburuu après lequel on entre progressivement

ici

les êtres qui errent solitairement dans le désert

le regard tourné vers les sommets neigeux

dans la nuit de leur coeur retentit l’aigre clochette

de la soif, rite perpétuel d’initiation auquel ils se soumettent

l’explorateur du poème

depuis sa base observe de loin

des êtres pratiquement invisibles

l’ascèse leur ôte un poids

le regard tourné vers

celui de l’existence

vers les monts intérieurs

lorsqu’ils dorment ils s’élèvent au-dessus de la surface

+

le physique Zumbul’ Uur

une taille haute

corps longiligne

dolichocéphalie élevée

comme pour passer

entre les brûlures

du soleil

(Oscarr Neuymann observe à la jumelle)

le Zumbul’ Uur s’abstient de

le manger, le boire

il brandit vers le ciel les bâtons de ses bras

lance au soleil malédictions et prières

la salive Zumbul’ Uur

denrée précieuse qui se recueille

comme une rosée lorsqu’il quitte sa chair

on dit qu’elle guérit la brucellose

la femme Zumbul’ Uur

réputée pour sa maigreur

le Zumbul’ Uur s’abstient des femmes

il leur crache dans le coeur si elles s’approchent

aussi ne dédaignent-elles pas la prostitution

+

la religion

les armes données par les prophètes

(Jésus-Christ)

les “mythes des origines” (kiyTi-kuu’) n’apportent qu’un

selon une croyance recueillie chez les

les trois lunes créées que le soleil d’ici prit pour épouses

de leur union magique naquirent neuf fils guerriers (Diinzoor)

les neuf furent peut-être Aadiin (Adam) à quoi s’ajoutent huit autres

de leur union contre nature naquirent les grands ancêtres

Aadiin (Adam) descendu près d’Allah en enfer

où sa foi n’eut pas à refroidir

puis de la côte d’Adam et du sein d’Eve

dévala l’essaim noir des esprits

sous la bannière du Seigneur, de la Kabbale et du Ciel

les yeux tracés de kohl

l’arme blanche battant à la ceinture et

brillant le haubert

brillant sous les trois lunes créées

pour la beauté de l’occasion

ils se seraient d’abord dirigés vers l’est, traversant le ‘Urubba

avant d’obliquer vers le nord

de leurs fusils Zastava sortirent les clans

chacun leur tour

de leurs fusils M21

nés pour souffrir la punition

les mythes les esprits le Seigneur

ce qu’on appelle ici la religion du bambalisme

les mythes originels, dans leur pauvreté

sont peut-être conformes

par Jésus-Christ, ma mémoire me fait

les mythes sifflent à mes oreilles

le soupir des esprits la nuit, le galop des chevaux de la Kabbale

qui sait, personne ne sait

l’extrême pauvreté de mes visions

la peur a marqué durablement les visages

selon les calculs nos ennemis descendent du soleil

les données biométriques tendraient à plaider pour cette hypothèse

+

ma description

selon les calculs

mes descriptions se terminent

aucun espoir de nuit comme de jour

et cette légende encore

absurdité

lorsqu’on vivait là-haut

terrorisés par une famine

à cette époque la guerre

tapis de bombes

et gaz

les casques bleus météorisés par ces prodiges

ne se mêlaient

un jeune berger aveugle du nom de ‘Aw Iskaar Quul Allak’ fut victime du vol d’une bête

il déroula la laine de son tapis de prière et, tourné vers la bonne direction

se mit à invoquer Allah

s’enquérant du nom du voleur en plein jour de marché

aussitôt qu’il se releva on entendit gémir et murmurer

personne n’avait pourtant soufflé mot

l’aveu provenait des profondeurs du ventre de celui

où se trouvait consommée la chair de la bête

terrorisés par ce prodige, les patriarches du village s’exclamèrent

“qu’on mette à mort le magicien avant qu’il ne déchaîne contre nous tous ses prières !”

‘Aw Iskaar Quul Allak’ fut égorgé et mis en terre à la hâte

c’était la guerre et sur les fûts des fusils les villageois firent graver : “qu’Allah protège ses fils du démon, du génie noir, de la boue noire, de la Bête noire, de la magie noire”

Allah sut les entendre, qui les tient ici comme des vaches atteintes de météorisme

qu’on soigne en leur brûlant le flanc à l’aide d’un fer en forme d’étoile de David

si elles éclatent les poches de gaz laissent filtrer un liquide que récupèrent et boivent les esprits dévêtus

l’essaim noir des esprits qui montent à nu dans la montagne et dont la course soulève une poudre toxique qui aveugle et retombe sur le monde

(fin)

[Matériel bibliographique. – Mohamed Mohamed-Abdi, “Les bouleversements induits par la guerre civile en Somalie : castes marginales et minorités”, in Revue Autrepart, 15, 2000 : 131-147. – Christian Bader, Le sang et le lait – Brève histoire des clans somali, Paris, Maisonneuve & Larose, 1999].

Tweet-entretien avec Antoine Brea

brea

Pouvez-vous présenter en quelques mots “Ce qui se dit sous terre” ?

Ce qui se dit sous terre, en deux mots, est un texte élaboré en feuilleton, publié au fil de l’eau sur mon ancien blog. Un long poème en vers libres composé à partir des matériaux bibliographiques donnés en fin de texte. Des collages, et de l’écriture. Le projet m’est venu à l’époque où, pour des motifs professionnels, j’étais amené à me pencher sur le conflit en Somalie.

Vous écrivez de la poésie, réalisez des traductions (Dante, Chrétien de Troyes) est-ce que le Web est votre espace privilégié d’écriture ?

Le web (disons le blog) est aujourd’hui une composante indépassable de mon écriture. Je m’en sers véritablement comme laboratoire. Je publie au fur et à mesure, ça me permet d’avancer, et ensuite en général je reprends tout. Ce qui se dit sous terre par ex. a été entièrement révisé et publié par la revue Inculte (#19). Le web est mon brouillon public, en somme. Et les retours des lecteurs sont très importants pour avancer.

Des projets de publication (papier, numérique) ?

Côté projets : les éditions Louise Bottu feront paraître très prochainement un livre intitulé Petites vies d’écrivains du XXe s. Les éditions Le Quartanier feront paraître un livre intitulé Le Roman Dormant en 2014, et ma traduction/adaptation de l’Enfer en 2015. Quelques projets de publications en revue en dehors de ça.

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