#WebAssoAuteurs Ferdydurke, de Witold Gombrowicz: « Puisque cela fait plaisir à Nadeau, publions ! »

gombrowicz

C’est Kot Jelenski qui, le premier, me parla de Gombrowicz et me conseilla de publier Ferdydurke dont il me transmit la traduction par Brone. La lecture de Ferdydurke me convainquit d’avoir affaire à un auteur insolite, original et de grand talent. Je décidai de le publier dans la collection des Lettres nouvelles. A l’époque, je devais soumettre mes choix au comité de lecture de Julliard, dont je faisais d’ailleurs partie, et que dominait François Le Grix aux goûts très classiques. Le verdict de Le Grix, en dépit des circonlocutions polies dont il l’entoura, fut net : Ferdydurke était un ouvrage inclassable, difficile à lire, sans qualités particulières, et encore plus difficile à vendre comme premier ouvrage d’un auteur polonais inconnu.
J’attendis une année avant de présenter à nouveau Ferdydurke au comité de lecture. Entre-temps avaient paru dans Preuves une nouvelle de Witold et les commentaires de François Bondy. J’insistais sur l’importance reconnue par François Bondy à cet auteur polonais et sur la nécessité de le publier dans ma collection qui était de recherche et de découverte. Il ne toucherait sans doute pas le grand public, mais le rôle que je jouais chez Julliard avec « Les Lettres nouvelles » m’imposait de le publier. Ferdydurke fut à nouveau refusé sous le prétexte que la traduction n’était pas au point. C’est pourtant dans cette traduction que, l’année suivante et après que j’eus à nouveau présenté Ferdydurke au comité de lecture, René Julliard trancha en faveur de la publication : « Puisque cela fait plaisir à Nadeau, publions ! » Mon obstination avait fini par l’emporter.
J’ignorais alors, je ne l’ai appris que par Witold lui-même dans le numéro des Cahiers de l’Herne qui lui est consacré, que Ferdydurke avait été présenté à Julliard quelques années avant mon arrivée dans sa maison d’édition, et qu ’il avait été refusé à l’instigation de François Le Grix. Comment celui-ci aurait-il pu se déjuger ?
Me demander si j’aimais personnellement Ferdydurke ou si, plutôt, j’en reconnaissais la valeur comme éditeur, est sans objet. Je choisissais pour ma collection les ouvrages, à la fois, qui me plaisaient et dont j’appréciais la valeur sans me demander s’ils auraient ou non un succès commercial, pour la raison simple que je ne participais pas aux risques financiers, ce qui me laissait une grande liberté. Cette liberté, acquise chez Julliard, j’ai pu la faire reconnaître ensuite chez Denoël où j’ai continué de publier les ouvrages de Witold.
Gombrowicz était un auteur exigeant. Dans presque toutes ses lettres il se plaint, récrimine à propos des retards des traducteurs ou de la publication. Il reconnaît que la publication de Ferdydurke en français a entraîné la publication en Allemagne, en Angleterre, aux États-Unis, mais il me reproche sans cesse de ne pas faire assez pour lui. C’est un auteur pressé, anxieux, impatient de « consolider » comme il dit sa « situation littéraire » à Paris, clef selon lui d’une reconnaissance par le monde entier de sa qualité de grand écrivain. Il craint que je ne le place au rang des autres auteurs que je publie, alors que, dans son esprit, il les domine tous. Il ne prend pas avec sérénité l’information selon laquelle je m’intéresse, par exemple à Bruno Schulz. Il voudrait que je fasse davantage de publicité pour ses ouvrages. En fin de compte il me voit trop occupé d’activités diverses : comme critique, comme directeur de revue, et ne me tient pas pour un véritable éditeur.
Christian Bourgois, devenu directeur littéraire de Julliard après la mort de celui-ci, lui convient davantage. C’est à lui qu’il confie ce Paris-Berlin que je semble avoir dédaigné. Dans ses Entretiens avec Dominique de Roux, il prend plaisir à dire : « Voici de nouveau un ouvrage qui échappera à Nadeau. » Ce sera ma punition.
Il est vrai que je ne comprends pas son impatience, son désir de publicité. Par manière de plaisanterie, je lui prédis que, de toute façon, il a le temps pour lui, qu’il obtiendra un jour le prix Nobel. Je ne croyais pas si bien dire : en 1969, quelques mois avant sa mort, deux académiciens suédois me rendent visite, Gombrowicz est sur les rangs des lauréats possibles. Ma plaisanterie était plus sérieuse que je ne le pensais moi-même. Et la nouvelle de la disparition, relativement précoce, de Witold, m’oblige à un retour sur moi-même : il avait toutes les raisons de penser que le temps lui était compté, qu’il lui fallait se faire reconnaître de son vivant pour un des grands écrivains de notre époque.

Maurice Nadeau

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Texte repris du site consacré à Witold Gombrowicz dans le cadre du projet Web-association des auteurs

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