Son sourire

Je connais son sourire depuis vingt ans. Je connais son sourire depuis ce temps où je cherchais un éditeur pour mon premier livre. J’ai découvert son sourire à la remise de mon manuscrit chez celui qui allait devenir mon éditeur, elle était là et je lui avais remis sans savoir que ce serait elle qui le lirait, sans savoir que ce serait elle qui s’occuperait de tous mes livres futurs. Quelques jours plus tard, elle m’a appelé et, au téléphone déjà, j’ai deviné son sourire, sourire qui s’est confirmé le jour où nous nous sommes retrouvés pour discuter de la publication de mon premier livre. J’ai vu la première fois son sourire lorsque je lui ai remis mon manuscrit, qu’elle s’est penchée sur la page de garde et a lu le titre, et j’ai vu son sourire pour la seconde fois lorsque nous nous sommes retrouvés pour discuter de la publication de mon premier livre, lorsqu’elle s’est penchée à nouveau sur mon manuscrit ouvert devant elle et qu’elle l’a parcouru page après page pour me proposer des corrections. Son sourire ne m’a pas quitté depuis. Son sourire apparu à la lecture de ce que j’écrivais ne m’a pas quitté depuis. Vingt ans. Vingt ans pendant lesquels son sourire m’a accompagné jour après jour, quasiment page après page, car elle a toujours tenu à suivre mon travail de près, et j’étais moi-même d’accord pour qu’elle le suive de près : ses conseils étaient toujours pertinents et  ses corrections au fur et à mesure de la rédaction de mes livres me furent très vite indispensables. Mais il y avait surtout son sourire, son sourire qui semblait planer au-dessus de mon travail, son sourire qui semblait le bénir jour après jour, page après page, l’orienter même, lui donner un sens, son sourire qui m’enveloppait certains jours de grande inspiration, si bien que je ne pus bientôt plus me passer de son sourire, que la qualité de mon travail a dépendu très vite de la présence ou non de son sourire. Il n’est pas exagéré de dire que, sans son sourire, je n’aurais jamais obtenu le plus grand prix littéraire de mon pays, qui me fut attribué pour mon quatrième livre. Son sourire est directement associé à mon succès en tant qu’auteur. Je me suis souvent dit que, sans son sourire, je n’aurais jamais eu de succès en tant qu’auteur, que le fait qu’elle se soit un jour penchée sur mon premier manuscrit et qu’elle se soit penchée jour après jour, page après page sur tout ce que j’écrivais, sur chacun de mes livres, avait permis mon succès en tant qu’auteur. A présent, je suis un auteur consacré, j’ai reçu de nombreux prix, mes livres ont été traduits dans plusieurs dizaines de langues à travers le monde, et je me suis souvent dit – de plus en plus souvent à vrai dire au long des années – que je dois ce succès en tant qu’auteur à son sourire, et à rien d’autre. Quand ai-je commencé à m’interroger au sujet de son sourire ? Quand ai-je commencé à l’observer non plus comme un phénomène normal et familier, mais comme une présence singulière, et même un peu mystérieuse ? Je me souviens de ce jour où je suis arrivé dans ce café où elle était en train de lire, je me souviens de ce jour où je me suis assis dans un coin de ce café où elle ne pouvait pas me voir alors que je l’observais en train de lire le manuscrit que je lui avais remis la veille. J’ai su aussitôt qu’il s’agissait de mon manuscrit, non pas en voyant la page de garde qu’elle souleva un instant, mais à son sourire, à son sourire qui, croyais-je alors, était seulement destiné à ce que j’écrivais et donc à moi ou au « meilleur de moi-même », comme j’avais cru pouvoir le constater tout au long des années en l’ayant à mes côtés lors d’innombrables cocktails ou lectures, car même s’il lui arrivait évidemment de sourire à d’autres occasions, son sourire alors était totalement différent, s’adressant explicitement à son interlocuteur, tandis que son sourire lorsqu’il s’agissait d’un de mes manuscrits était tourné vers ce que j’avais écrit et, encore une fois, vers ce que je croyais être moi ou le « meilleur de moi-même », c’est-à-dire ce qu’il y avait dans le texte et qui me correspondait au plus profond. Mais ce jour-là, dans ce café, je vis son visage envahi par son sourire, sourire qui était autant sourire des lèvres que des joues et des yeux (sa main gauche flottant au-dessus de la page, la soutenant en l’air du bout du doigt), mais par son sourire tourné vers un point inconnu de moi-même dans l’espace, je vis son visage et ainsi son sourire comme suspendus de longs moments au-dessus du texte, comme s’élevant au-dessus du texte et non plus penchés sur le texte, et non plus plongés en lui comme je l’avais cru pendant tant d’années, et voyant cela, j’ai su immédiatement que désormais je détesterai son sourire, que je ferai tout pour qu’il n’apparaisse jamais plus, que je cesserai d’écrire s’il le fallait, oui, que j’irai jusque là, cesser d’écrire pour faire disparaître son sourire s’élevant au-dessus de mon texte et non plus penché sur lui, plongé en lui (son sourire qui était celui de la statue de l’église située au-dessus de la boîte aux lettres dans laquelle il jetait chaque jour l’un de ses manuscrits, soupira-t-il en s’arrêtant de taper sur le clavier).

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