Pourquoi Robert Walser s’est-il effondré ?

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Ecrivain reconnu à Berlin où il vit de 1906 à 1913, Robert Walser retourne s’installer en Suisse et se consacre pendant de longues années à l’écriture d’innombrables « petites proses » publiées dans les revues et les journaux. En 1929, suite à une grave crise psychique, il est interné dans un asile où il passera le reste de sa vie et cessera d’écrire. La lecture de ses lettres – 266 sur les 750 retrouvés – permet de mieux cerner les tensions à l’œuvre dans la vie et l’écriture d’un des plus grands prosateurs de langue allemande.

Il ne s’agit pas ici d’une correspondance, puisque les lettres adressées à Walser n’ont pas été retrouvées, ce qui donne à cette édition sa tonalité particulière : on est uniquement en présence des missives de ce dernier, composées pour la plupart avec autant de soin que les petites proses qui occupent son quotidien, au point qu’elles font véritablement partie de l’œuvre. Leur auteur s’y révèle en effet dans toute sa puissance poétique, usant continuellement de cette ironie qui caractérise son écriture, sans jamais se départir d’une sensibilité romantique qui fait de lui, en ce début du vingtième siècle, une espèce d’intrus, mal à l’aise dans son époque.
Cela avait pourtant bien commencé pour lui, à Berlin. En deux ans, il publie trois récits (Les Enfants Tanner, Le Commis et L’Institut Benjamenta) lus et admirés par Hermann Hesse, Franz Kafka ou encore Walter Benjamin. Mais très vite, Walser se distingue par son incapacité à s’intégrer au monde culturel berlinois. Tandis que son frère Karl fait une brillante carrière de peintre décorateur au théâtre, il finit par se tenir à l’écart des cénacles littéraires, vivant dans une vieille maison à l’ouest de Charlottenbourg (« Entièrement mort, vide, et sans espoir au cœur »). « On « fait de l’art », ici, d’une façon bien vilaine », écrit-il dans une de ses lettres berlinoises, ou encore : « Ces poètes, avec quelle vulgarité ils se vautrent dans tous ces succès publics ». Walser rêve de départs, de voyages outre-mer qui l’emmèneraient loin de ce monde du spectacle et des mondanités, mais il reste tout de même sept années à Berlin à tenter de vivre de sa plume, au prix de plusieurs humiliations (son éditeur Bruno Cassirer interrompant ses versements d’à-valoir, par exemple).
Commence alors une nouvelle période qui va durer également sept ans. Il quitte Berlin et s’installe à Bienne, en Suisse, ville où il est né et a grandi. Sans renoncer à l’écriture (« Je travaille toujours beaucoup »), il se tient à l’écart du monde littéraire, mais avec un réel bonheur puisqu’il lui est possible de rejoindre les chemins de campagne et la nature à laquelle il voue un véritable culte (« Les cerisier en fleur, la semaine dernière, ont été une merveille »). Sa correspondante principale est désormais une femme rencontrée à Bellelay, dans le Jura, où il rend visite à sa sœur Lisa qui y travaille comme institutrice. Frieda Mermet est lingère à la clinique, et Walser, dans plusieurs de ses lettres, joue avec l’idée de l’épouser, qui reste toutefois une rêverie poétique à laquelle il aime revenir (« j’aimerais être dès demain matin votre mari, serviable, sage en tout temps, économe, solide, fidèle, toujours, bien sûr »). Au fil du temps se tisse entre eux une amitié, amitié également littéraire entre la femme du peuple et l’écrivain qui, en raison de ses multiples expériences professionnelles dans des banques ou des maisons d’assurance (mais aussi comme domestique dans un château !), n’a jamais cessé de se sentir proche du monde des travailleurs et des employés. Il qualifie d’ailleurs son activité littéraire de « commerce de petites proses ». En contact épistolaire avec de nombreuses revues et plusieurs maisons d’édition, il est continuellement en négoce avec elles, leur envoyant ses textes comme des marchandises dont il s’agit d’obtenir le meilleur prix. Comme si, conscient des « exigences que l’époque moderne impose à l’écrivain », il était certain de pouvoir, grâce à son activité littéraire conçue comme un métier, s’assurer un revenu suffisant pour vivre, à la façon des employés qui se rendent chaque jour à leur bureau, obéissant à un patron.
Les patrons de Walser s’appellent Cassirer, puis Meyer (des éditions Kurt Wolff qui publient plusieurs recueils de ses proses après la première guerre mondiale), ou encore Otto Pick, le rédacteur en chef d’un journal de Prague, la Prager Presse, qui le soutiendra pendant de nombreuses années. Avec eux, Walser est dans un rapport essentiellement économique et professionnel, il dépend entièrement d’eux pour vivre et ne leur cache pas. C’est en effet l’âge d’or des « feuilletons » dans les journaux. On retrouve alors chez lui l’attitude de soumission propre à la plupart de ses personnages, l’auteur n’étant rien d’autre qu’un domestique face au pouvoir absolu du maître-éditeur qui, après avoir fait son choix, lui paye chacun de ses textes. Socialement, le poète n’est rien (on pense à Jakob von Gunten, dont l’ambition est de devenir un « joli zéro tout rond »), il ne possède rien, n’a ni femme ni enfant, il n’a que sa force de travail ; il est donc, dans la hiérarchie sociale, inférieur aux éditeurs et rédacteurs en chef qu’il sert. Rien d’étonnant à ce que Walser se soit reconnu, plus jeune, dans les idéaux socialistes (la première lettre que nous connaissions de lui est adressée à la revue « La Voix ouvrière ») : n’est-il pas, lui aussi, en tant qu’écrivain, une espèce d’ouvrier ? Mais bien vite, il a renoncé à tout engagement politique, convaincu, comme il l’écrit à Hermann Hesse pendant la première guerre mondiale, que « l’effort de vingt mille Hamlet furieux ne sert pas à grand-chose, et même à rien, quand le monde sort de ses gonds ». « Tout est soumission », écrit encore Walser au détour d’une lettre à Frieda Mermet, et il rêve jour après jour d’aller vers toujours plus de soumission, pourquoi pas aux côtés d’une dame qu’il épouserait : l’amour et la poésie ne se rejoindraient-ils pas alors ?
Cependant, cette servitude volontaire du poète n’est jamais lâcheté : Walser la justifie en ce qu’elle permet à l’œuvre de naître dans un isolement nécessaire, et, sur un plan purement pratique, d’être éditée. Mais il la justifie également, de manière voilée, parce que cette volonté proclamée et provocante de n’être rien serait plus forte, en fin de compte, que toute révolte. Dans la société moderne, le poète ne peut se battre qu’avec ses propres armes. Développer sa propre langue, percevoir et raconter de manière personnelle, usant d’une totale liberté, voilà ce que Walser appelle « croiser le fer », refusant « une forme de lâcheté et de désertion qui seraient honteuses ». D’où le ton enjoué et souvent ironique de ces lettres où il rêve de se soumettre entièrement à Frieda Mermet (ce sont parmi les passages très drôles, qui ne manquent pas), car la soumission dont il est question ici est avant tout rêvée à distance, et c’est bien cet éloignement qui est essentiel, éloignement grâce auquel la servitude se révèle être en vérité son contraire, soit une maîtrise de plus en plus poussée de son propre style. On peut même parler d’une philosophie de la soumission propre à Walser, qu’il expose dans une lettre étonnante à Otto Pick, où il est question de sexualité et de masochisme : « À force d’y réfléchir, je suis d’ailleurs arrivé à la conclusion que tous les dominants, les dominateurs, manifestent un penchant à céder, à servir ; qu’en revanche chez celui qui se soumet, qui sert, on observe des tendances à dominer, à diriger ».
Vivant dans une réelle précarité, Walser reçoit avec une immense gratitude les aliments – fromages, viande ou encore sucre – que lui envoie sa bienfaitrice, mais il ne cesse de rappeler que sa pauvreté est la condition de son activité littéraire, et que celle-ci, parce qu’elle est pure, lui confère une autorité supérieure à celle de nombre des écrivains célébrés de son temps. Être un vrai poète, c’est être un « joli zéro tout rond » en termes de reconnaissance, mais ce zéro pointé par l’époque est aussi ce dont Walser s’enorgueillit. À Berlin, Walser avait déjà fait scandale en demandant à Hofmannsthal, lors d’une soirée littéraire, s’il ne pouvait pas oublier sa célébrité. Dans ses lettres, il lui arrive de se moquer de la renommée de certains auteurs comme Hesse (« notre suffisamment célèbre Hermann Hesse ») ou Valéry, car elle est à ses yeux incompatible avec ce que la littérature exige du poète, soit l’isolement, le refus des honneurs et des mondanités, et surtout la pauvreté grâce à laquelle il peut écrire de manière authentique sur le monde qui l’entoure, celui des pauvres gens comme lui.
Dans les années passées à Bienne, les projets de livre se succèdent. Plusieurs se réalisent – La Promenade, Vie de poète, Seeland, et d’autres recueils de prose sont édités en l’espace de quelques années –, d’autres au contraire échouent. Walser s’adresse à plusieurs éditeurs suisses, car la première guerre mondiale a stoppé net toute possibilité de publication en Allemagne, mais même dans son pays il aura du mal à faire publier un livre comme Seeland. Plusieurs livres – dont un roman perdu, Tobold – ne seront jamais publiés. On est évidemment surpris de voir des manuscrits rejetés, quand on pense qu’ils sont signés par l’auteur des Enfants Tanner et de L’institut Benjamenta, auteur célébré par Hermann Hesse, et lu avec admiration par Kafka et Brod à Prague.
Mais quel éditeur, à l’époque, s’occupe de l’avis de Kafka ou encore de Benjamin, tous deux inconnus ? Walser évoque à plusieurs reprises l’hostilité dont il est l’objet, et celle-ci n’est pas imaginaire. A Bienne, il vivait paisiblement dans une mansarde de l’hôtel de la Croix-Bleue, en bonne entente avec le personnel, partant sur les chemins environnants dès qu’il en avait envie. A Berne où il s’est installé en 1921, sa bonne humeur s’est évanouie, il est question dans plusieurs lettres de moqueries dont il est l’objet (« ici je passe tantôt pour un vieux couillon, tantôt pour un stupide morveux »), de querelles avec des habitants, et, même distantes, ses relations avec le monde littéraire ne sont pas bonnes. À Berlin déjà, les récits de Walser ont fait l’objet de critiques sévères, certains journalistes littéraires faisant l’opinion n’y ont vu souvent que bavardage immature. Ces reproches sur la légèreté et le caractère superficiel de son écriture le poursuivront jusqu’en Suisse. Le « commerce de petites proses » auquel se consacre l’écrivain promeneur sera souvent perçu comme une incapacité à composer une œuvre longue et organisée, comme une activité de dilettante, tout juste capable d’écrire ses histoires de vagabond sur un bout de table. Walser n’est pas sérieux, penseront nombre de ses contemporains, d’où sa colère devant la condescendance de Thomas Mann, « ce géant dans le domaine de l’écriture romanesque » (écrit-il ironiquement) qui vient de faire paraître La Montagne magique, et pour lequel l’auteur de La Rose serait un « enfant tout de même intelligent », comme le rapporte celui-ci dans une lettre à l’une de ses « muses », Therese Breitbach, avec laquelle il est plus souvent question de la littérature de son temps.
Pour Walser, il n’y a pas d’antinomie entre la vie quotidienne et l’écriture littéraire, ce qui rend quasiment impossible la réalisation d’un roman qui serait pure fiction, invention d’un monde coupé du réel le plus brut. D’où ses moqueries à l’adresse des romanciers célèbres de son temps. Déjà les « grandes proses » de la période de Berlin (selon la distinction qu’il fait lui-même dans un bilan de son parcours adressé à un journaliste suisse) étaient composées d’une série de courts textes qui annonçaient une volonté de dépasser la forme romanesque, trop rigide, étouffant l’imagination poétique. Dans sa chambre de la Croix-Bleue, Walser se consacre entièrement à une écriture nouvelle, fragmentaire, mais ouverte à « l’imprévu » qui le fascine chez Stendhal. Lettres et proses se rejoignent dans une même volonté de se livrer à l’énergie de la langue, ici parfaitement rendue par la traduction (et notamment certaines expressions idiomatiques du suisse allemand transposées à l’aide de leurs équivalentes en suisse romand, ce qui donne une vigueur et une fraîcheur inattendues au texte). Il est ainsi intéressant de lire certaines proses de La Rose à la lumière de ces lettres : on y retrouve le même style rapide, saccadé, passant du coq à l’âne, plein d’images parfois féériques, comme si Walser ne faisait pas de différence entre écrire à quelqu’un et écrire.
A partir de 1924, après l’échec de La Rose, son dernier livre publié – « c’est de tous mes livres le plus impertinent, le plus jeune » –, les relations avec les éditeurs se tendent. Plusieurs lettres sont des diatribes contre ceux qui refusent le plus souvent ses manuscrits, dont ils considèrent avant tout la faible valeur commerciale à une époque où c’est le roman qui se vend, et de préférence le roman de gare. Leur incompréhension face à ce que Benjamin a appelé « l’ensauvagement de la langue » propre à ses écrits joue, dans ces refus fréquents, un rôle évidemment important. « Tous les éditeurs se comportent de manière très réservée à mon égard, ce qui est abominable pour moi », écrit un Walser désespéré, qui a bientôt cette sentence définitive : « Les écrivains, qui sont aux yeux des éditeurs une bande de gueux, devraient frayer avec ces derniers comme avec des porcs galeux ». En 1927, c’est le coup de grâce : le Berliner Tageblatt, journal qui lui assure une certaine reconnaissance et dont il dépend financièrement, lui écrit qu’il ne doit plus envoyer de textes pendant six mois. Il ne s’en remettra jamais vraiment, parlant un peu plus tard d’une « sorte de crise » dans laquelle sont entrés ses travaux d’écriture.
La dernière partie de sa vie est devenue sans doute trop légendaire. Mais placée dans cette lutte sourde d’un auteur pour survivre (plus que vivre) de sa plume, l’écriture des microgrammes dont il est question dans une lettre fameuse a une signification qui dépasse de loin la seule personne de Walser. Pendant plusieurs années en effet, il se sert de lettres reçues, de papiers divers pour y mettre en œuvre son « système du crayon », soit une écriture lente et minuscule grâce à laquelle il peut se libérer de son « dégoût de la plume » et « crayonner, esquisser, batifoler ». Comme si Walser, en se consacrant à ces microgrammes – découverts et publiés après sa mort – avait voulu se garantir, loin des nouveaux impératifs économiques de la presse et de l’édition, un espace de liberté indispensable à la littérature. « Pour l’instant, tout ce qui touche à l’art littéraire est encore un système d’exploitation », écrivait-il trois ans avant son effondrement. Cette écriture minuscule cherche à s’accomplir pour soi, à l’écart du monde devenu indifférent à la parole du poète, qui continue toutefois son combat, plus en profondeur.

Robert Walser, Lettres de 1897 à 1949, traduit de l’allemand par Marion Graf, préface de Peter Utz, Zoé, 463 pages.

(article paru dans la Quinzaine littéraire du 16 novembre 2012)

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